MATHIAS BRUNEL (1644-1709)

 

AU FIL DE L'EAU

Le 20 septembre 1666, le registre des baptêmes de Vollore renferme l'acte suivant: "Le vingtunième jour du mois de septembre mil 51X cent soixante six a esté baptisé Matias Brunel fils à Antoine Brunel sa mère Antoineste Dubesset parrain Michel Brunel faisant pour Matias Brunel son fils a cause que ledit Brunel est a présent en la ville de Paris sa marraine Marie Brunel né le dix sept dudit mois".

Ainsi cinq années après la fin de son apprentissage une trace incontestable de l’époque nous indique, avec une fierté rare sous la plume d'un curé, que Mathias est à Paris, et que son père Michel le remplace dans le parrainage d'un autre Mathias, enfant d'un autre fils de Michel, Antoine. C'est Michel lui-même, qui a demandé au curé Jean Clièze, d'ordinaire peu prolixe, d'inscrire cette phrase. Elle est pour lui une sorte de revanche sur son handicap, et exprime la joie qu'il éprouve, que son fils de vingt-deux ans puisse réaliser un rêve qu'il n'avait même pas entrevu lui-même.

Depuis 1661 Mathias a en effet très vite tracé son propre chemin. il s'est installé comme Charpentier au Rongeron, partageant une partie des activités de son maître vieillissant, assumant même quelques transactions heureuses de coupes de bois, qui lui permettent d'acquérir une certaine notoriété dans ce milieu en plein essor. Mais à trois reprises il est contraint de migrer, comme l'ont fait son père et son grand-père, afin d'exercer ses talents ailleurs, et gagner ces livres tant désirées, qui lui permettront de fonder plus tard une famille. Ce ne sont cependant pas les forêts qui l'accueillent: il part plusieurs mois, deux fois, en 1662 et 1664, avec Mathieu Grille, le fils de Gabriel, pour Bordeaux, où il exercera le métier de charpentier dans des chantiers navals de la marine royale. Périodes courtes mais particulièrement riches en enseignements de toutes sortes. En 1665 il reste une grande partie de l'année sur le chantier de la cathédrale de Notre Dame du Port à Clermont, dont la toiture et la charpente doivent être en grande partie refaites.

Il a eu aussi la chance, pendant cette période1 de connaître à Vollore un prêtre communaliste, Annet Dumas Maihhon, qui va lui être très utile en lui apprenant l'écriture et la lecture, choses fort peu répandues dans les familles Brunel, à quelques très rares exceptions près. En 1663, au baptême de son neveu Guillaume, le premier fils d'Antoine, il signe aux côtés de l'Honorable Personne Guillaume Dubesset, marchand de Vollore. C'est la première signature d'un Brunel au dix-huitième siècle. Celles, nombreuse, que nous retrouverons de lui plus tard, montrent une main ferme et des lettres régulières, témoignages d'un homme qui ne manie pas la plume pour parapher seulement un document, mais qui sait désormais entretenir une correspondance et établir une comptabilité.

L’année 1666 a bien commencé pour Mathias : il a obtenu, en octobre 1665, la concession d'une coupe importante dans les bois de Vollore-Aiguebonne, et avec l’aide de deux cousins de la Brunelie, il a réussi à empiler au "port" de Lanaud, sur la Dore, en aval de Courpière, l'équivalent de six chars de planches. Comme il y loue, avec d'autres, un emplacement depuis trois ans, il possède sur place d'autres pièces de bois, et surtout des fûts de sapins bien droits, qu'il sait fort demandés par la marine pour les mâts. Sa décision est alors prise: il va organiser un voiturage sur Paris. Toute la fin de l'hiver sera consacrée aux préparatifs de départ, dans l'attente de la fonte des neiges, qui rendra possible le flottage jusqu'à l’Allier. Ils sont cinq à tenter l'aventure, dont quatre pour la première fois, le seul ancien, Jacques Trioulier d'Aubusson, en est à son sixième voyage. En plus de Mathias ce sont Jean Bourgade du bourg, Pierre Sablonnières d'Augerolles et Jean Matay de la vine de Courpière.

Deux "trains de bois" ont été organisés par les deux Jean, qui vont les diriger avec des perches. On a installé sur l’un d'entre eux un sommaire abri où les cinq hommes pourront manger, et même dormir. Les trois autres ont fabriqué également deux radeaux en "bois carrés", c'est à dire en pièces de charpente, sur lesquelles ont été empilées plusieurs centaines de planches de dix et douze pieds, le tout tenu par des chevilles. Le départ se fait de Lanaud le 23 avril 1666. De violentes pluies ont ajouté au débit habituel de la Dore, assez fort en celle saison de fonte des neiges du haut pays, un surplus d'écoulement qui permet le départ. Ils ne sont d'ailleurs pas les seuls attendre, depuis plusieurs semaines, cette occasion favorable: des dizaines de sapinières, quelques unes transportant des fromages, des radeaux et des trains de bois plus sommaires, quittent presque au même moment les deux ou trois ports de la Dore. Il faut beaucoup d'habileté pour ne pas heurter de hauts fonds, pour ne pas s'ensabler dans certaines courbes convexes de la rivière. Souvent la faible profondeur oblige les hommes à se mettre à l’eau pour remplacer les perches, devenues inutiles. Afin de pouvoir mener sans encombre tout l'ensemble jusqu'à Puy-Guillaume, à l’endroit de la confluence avec l’Allier, les cinq voituriers par eau ont pris avec eux jusqu'à ce port cinq habitants de Courpière, qui vont les aider dans leurs manoeuvres.

Ils y seront quatre jours plus tard, faisant connaissance avec l'humidité nocturne, à l'abri sur quelque plage, dans le calme total de certains espaces, où il faut descendre et "aider" le courant en tirant depuis la berge, avec les ruptures de pente plus fortes, où le choc des rochers peut parfois décheviller les pièces de bois. Après Puy Guillaume, le courant est plus calme, les deux trains de bois ont été accolés pour n'en former qu'un seul, et les deux autres radeaux peuvent descendre de concert un courant plus calme. Il en sera de même, au rythme lent de ces rivières océaniques, pratiquement jusqu'à Paris. Mais les embûches ont pris de nouvelles formes tout au long de l'Allier, de la Loire, du canal de Briare, de la Seine ce sont les pelières, les péages, les formalités à l'entrée des cinq grosses fermes, les droits et les attentes du canal de Briare. il faut plus d'un mois et demi de navigation tranquille, et parfois de longs arrêts, pour atteindre Paris.

Depuis le dimanche 12 juin tout semble indiquer aux cinq auvergnats que l'arrivée est proche. La large Seine est couverte de bateaux et de radeaux, transportant toutes sortes de produits, menés par des équipages au parlers étrangers. Pendant la nuit précédente personne n'a osé dormir, l'idée même d'arriver sous peu dans la plus grande ville du royaume, a effacé la grande lassitude, qui depuis plus d'une semaine sest emparée de tous. Il est presque onze heures, la brume de chaleur, qui flotte sur le fleuve empêche de distinguer les formes lointaines, et rend bien imprécises les plus proches. Sur les rives les maisons sont devenues plus nombreuses, et le calme de quarante jours de campagne française s'est transformé en une rumeur permanente, mêlant aux bruits des voix, ceux des multiples activités proches de l’eau. Les odeurs aussi ont changé, pour Mathias et ses Compagnons, qui pénètrent pour la première fois dans la grande ville, leur multiplicité est déroutante: sur le fond d'odeurs familières des régions paysannes se greffe un monde de senteurs inconnues, parfois brutales et fugitives en passant près de telle ou telle activité mystérieuse.

Vers midi les radeleurs aperçoivent en face d'eux les îles d'où émergent les sculptures de Notre Dame. Il s'agit maintenant de ne pas aller trop loin, afin de ne pas payer les péages des ponts. Jacques Trioulier sait les manoeuvres à effectuer pour accoster au port du bois de l’île Louviers. L'attente est longue car des centaines de bateaux, de sapinières, de radeaux sont là, en attente de déchargement ou de démontage, car rien ne va remonter la Seine. Ce n'est que le lendemain que les cinq hommes mettront enfin pied à terre, rencontreront leurs acheteurs, tous des auvergnats, dont deux, Michel Borias et Antoine Pouzet, sont originaires de la région de Vollore. Il n’y a pas ici de négociations, car tout a été décidé bien avant et les prix sont encore relativement fixes. La totalité de la vente rapporte aux cinq hommes mille trois cents livres, l'investissement (achat du bois sur pied, abattage, transports terrestre et fluvial) ayant été de quatre cent cinquante livres, il leur reste à chacun cent soixante dix livres, soit presque le double de ce que rapporte une campagne habituelle de sciage

Quelques jours plus tard les quatre compagnons de Mathias reprennent à pied le chemin du retour, ce qui leur demandera deux bonnes semaines. Mathias, sur les conseils de Cabriel Grille va demeurer cinq mois chez Michel Borias, s’initiant au négoce parisien avec les menuisiers du faubourg Saint Antoine, rencontrant de nombreux auvergnats expatriés vivants de ce commerce, et de ce fait nouant d'utiles connaissances. Ce n’est qu'à la fin du mois de novembre qu'il prend le chemin du retour, tout d'abord avec une troupe de morvandiaux, puis en compagnie de deux commerçants ambulants de l’Auvergne du sud. Le 9 décembre 1666 il est de retour au Rongeron, dans sa patrie.

 

LES ARPENTS DE JEANNE TRIOULIER

Le premier acte de Mathias après son retour est de rendre visite à sa famille. Le village de la Brunelie lui paraît bien lointain, et les liens se sont un peu distendus avec la parenté. Tout est encore en place dans la rue centrale, qui, enfant, lui paraissait si grande, et rien n'a changé dans la 1ongue maison qui l'a vu naître. Jeanne et Michel sont toujours là, à occuper la même pièce, mais avec moins d'enfants autour d'eux, à préparer des vieux jours qui ne tarderont guère. Agés de quarante-neuf et cinquante-trois ans, marqués l’un et l’autre dans leur chair par les diverses luttes pour la vie, leurs préoccupations ont changé, et ils ont hâte de se sentir soulagés du fardeau de leurs derniers enfants. Deux des trois garçons se sont déjà mariés et installés en 1663 et 1665, dans des familles Brunel et Dubesset. En 1669 les trois filles quittent la Brunelie en quelques mois : en février Anna, âgée de dix-neuf ans, part comme domestique à Courpière, où elle mourra célibataire quatre ans plus tard, le 12 août Marie épouse Antoine Dubesset, affermissant les liens avec cette famille de marchands de bois, le 30 novembre enfin Benoite décède dans la longue maison, à l'âge de vingt et un ans.

Lorsque Mathias rend cette visite à ses parents, il sent très vite leur impatience: malgré sa relative jeunesse il possède bien son métier touchant au bois et à la forêt, exercé en divers lieux et dans de nombreuses spécialités, il a aussi réussi à accumuler quelques centaines de livres, gagnées dans ces mêmes activités, et a conquis une indépendance totale, qui peut lui permettre d'envisager l'installation. Bien sûr Michel écoute longuement et avec passion la relation du voyage à Paris, mais il lui semble tout aussi important de poser la question de l’alliance, à laquelle il a eu davantage le loisir de réfléchir, dans la semi-activité qui est la sienne.

Le 25 décembre 1660, alors âgé de seize ans, Mathias avait assisté, à la Brunelie, au baptême de Cabrielle Brunel, fille d'un de ses oncles, Jean Brunel Bassecourt et de Jeanne Trioulier. Quand il lui rappelle cela, son père sait bien où il veut en venir: en remontant plus loin dans le temps les alliances entre les deux familles Trioulier et Brunel ont été assez nombreuses, on a échangé des conjoints mais aussi des parrains et des marraines, preuve, s'il en est, que le niveau social est identique, et que les préoccupations d’alliances et les stratégies matrimoniales sont les mêmes. C'est ainsi que Michel commence à lui parler de Jeanne, une autre Jeanne Trioulier, âgée de seize ans, habitant à Lapchier, dans la paroisse d'Augerolles, pas très loin de la Brunelie, dont la famille, par bien des liens, a déjà été dans le passé alliée à celle des Brunel de la Brunelie.

Ce n'est pas tellement une surprise pour Mathias, au cours de leur lent voyage vers Paris, il lui est arrivé souvent de parler avec Jacques, le Trioulier d'Aubusson, qui dirige un peu leur première expédition, et ce dernier a parfois fait allusion à une possibilité de mariage entre leurs deux familles, insistant peut-être un peu trop lourdement sur cette Jeanne de Lapchier, idéalisée dans leur solitude d'hommes. C'est pourtant en face de son père qu'il réalise que ce voyage à Paris, qu'il croyait le sien, cache une stratégie d'alliance, négociée depuis de longue date entre les Trioulier et les Brunel, et que la présence d'un Trioulier à ses côtés sur un radeau de bois n'était pas innocente. Il n’est bien entendu pas question de discuter le choix d'un père, même si jusqu'à présent le bois l'a toujours emporté sur d'autres préoccupations dans l'esprit de Mathias.

En cette extrême fin d'année 1664 Mathias l'ambitieux, appelé "le parisien" par certains de ses amis ou parents, va faire la connaissance de celle, qui, jusqu'à sa mort en 1709, sera la compagne de sa vie. C'est le 17 décembre qu'il se rend d'abord à Aubusson, où il retrouve Jacques Trioulier, son compagnon voiturier par eau, oncle de Jeanne de Lapchier. Pour donner à cette approche une apparence d'innocence, on va jouer le jeu du hasard et de la rencontre fortuite à Lapchier justement, où Mathias se retrouve en compagnie de Jacques. Jour mémorable pourtant, car les vingt-deux ans de Mathias vont vite être prisonniers des seize printemps de Jeanne : quarante années de vie commune s'installent calmement, dans un simple et rapide échange de deux regards chargés d'espoirs vite complices.

Implantés sans doute à l'origine dans le village de Trioulier, à Vollore, des hommes et des femmes, porteurs de ce patronyme, sont présents depuis fort longtemps dans la paroisse d'Aubusson: en 1409 une charte mentionne la présence d'Etienne Trioulier à La Sauvetat. En 1635, sur le même modèle que le mariage mixte Brunel de 1629, Annet, Benoît et Antoine Trioulier, tous de Lapchier, épousent Catherine, Françoise et Clauda Bost, du même village. Cette Jeanne, qui fait son entrée dans la famille Brunel, est le troisième enfant du couple Antoine Trioulier - Catherine Bost.

Les Bost constituent l’aile maternelle de Jeanne. Comme pour les Trioulier et les Brunel, on ne peut imaginer origine plus locale: le village du Bost est tout près d'Aubusson, et c'est à partir de lui que des familles vont essaimer dans les hameaux voisins, et plus particulièrement ceux du nord de la paroisse d'Augerolles. Pour l'heure ce sont ceux de Lapchier qui nous concernent, et ils y sont fort nombreux. La mère de Jeanne, Catherine Bost, née en juin 1615, est une des composantes du mariage triple de 1635. Sa famille semble avoir joué un grand rôle à Lapchier dans le négoce du bois, et la liste des parrains et marraines des sept enfants d'Antoine Bost et de Clauda Delortet, est éclairante, puisqu'elle ne comporte pas moins de quatre adultes qualifiés d'Honnêtes Personnes, tous des Delortet, famille de sa mère.

Les noces de Mathias et de Jeanne sont organisées à la fin de l'année 1668. Prévues initialement un an plus tôt, elle ont été bouleversées par la brutale disparition de Michel, en septembre 1667. Lui le père blessé, qui avait tout mis en place, pour faciliter cette union, n'aura pas le loisir de le voir prendre jour. Aussi dans la longue négociation qui précède la cérémonie, les interférences entre les différentes familles Brunel, Trioulier, Bost et Delortet sont nombreuses. Tel qu'il est vécu autrefois le mariage doit avant tout respecter des équilibres financiers, ne pas faire sortir de la maison, au sens de domus, trop d'argent, trouver éventuellement des alliances, qui permettent des retours de dot, payées autrefois à deux ou trois générations de distance. Le long contrat de mariage, passé le 8 novembre 1668 entre les deux partis, ne se différencie guère des multiples contrats signés à cette époque : l’ameublement est très traditionnel, et d'une valeur approximative de trente livres, il n’y a pas de dot en argent, car Antoine Trioulier, qui est mort très jeune, deux ans après la naissance de Jeanne, n’a pas eu le temps de disposer de ses biens. C'est un de ses frères, Benoît, qui assure la tutelle. Il a ainsi prévu, lors du mariage des deux autres enfants vivants d'Antoine, Benoît et Catherine, avec un frère et une soeur Goutte de Vollore, que tous leurs biens situés à Lapchier seraient partagés par part égale entre les trois enfants. C'est un geste exceptionnel, à une époque où la tentation d'avantager un héritier pour éviter le morcellement est très grande, mais qui peut s'expliquer par la disparition précoce et "ab intestat" du père. Jeanne est donc héritière, dans ce village, de plusieurs pièces de terres, approchant au total les trois hectares, elle doit cependant en laisser l’usufruit à sa mère jusqu'à son décès.

C'est cette relative fortune qui explique peut-être, que le contrat de mariage précise que les futurs époux seront séparés quant aux biens. Ils le resteront toute leur vie, puisque le 30 mars 1709, quelques mois avant la mort de Mathias, Jeanne vend un pré pour cent vingt livres, et l'acte précise qu'elle vit dans un régime de séparation des biens, par rapport à Mathias.

Le mariage sera d'une très grande simplicité, le 22 novembre 1668, dans des conditions déjà hivernales, et dans une paroisse désertée depuis plusieurs semaines par ses migrants. Sont présentes les deux mères, Jeanne Brunel Bassecourt et Catherine Bost, le neveu de Jeanne, Michel Brunel Bassecourt, et Gabriel Grille, le charpentier du Rongeron, le maître fidèle devenu l’associé, et peut-être un peu le père. Après la brève cérémonie à l'église de Vollore, c'est, contrairement aux rites, au Rongeron que va avoir lieu le repas de noces. C'est Mathias qui l'a voulu, car c'est ici que le couple va s'établir, dans une petite maison louée à Gabriel Grille.

Cette affirmation d'indépendance par rapport aux parentèles de la Brunelie et de Lapchier témoigne de l’orientation prise par le couple vers de nouveaux horizons autant géographiques qu'économiques.

 

LE MAITRE DU BOIS

Même Si le citoyen de la fin du XXe siècle prend vite conscience de l'énormité de l'écart sur les plans économique et social qui nous sépare des habitants du XVIIe siècle, la surprise est toujours grande lorsqu'un cas concret peut être décrit. Le lendemain de leur mariage, Jeanne et Mathias ont repris leurs activités habituelles, à cette seule différence qu'ils forment maintenant un couple autonome, famille conjugale coupée de ses racines, contrainte ainsi de se créer les siennes, dans une communauté villageoise d'adoption.

Comment débute dans la vie une famille ainsi formée? il n'est pas question pour eux de prendre pour survivre l’argent liquide, qui a d'autres fonctions. Véritable trésor de guerre, amassé livre après livre, il est le viatique incontournable pour eux, qui ont l'espoir de vivre d'autre chose que de la terre : il sert à financer les éventuelles campagnes hors d'Auvergne, à avancer les dépenses de salaires pour des coupes de bois ou des transports par chars à boeufs, à acheter le strict nécessaire pour pouvoir exercer le métier. Car le métier choisi est celui de charpentier-menuisier, si possible à tous les maillons de la chaîne, pour éviter toute mauvaise surprise.

Dans ce contexte bien éloigné des activités multiformes du paysan, et moderne par sa spécialisation, le reste de l’environnement social est dérisoire. Mathias et Jeanne vivent dans la moitié d'une petite maison, au nord du village du Rongeron, occupant une cuisine où se trouve le feu, et une chambre au-dessus, gagnée sur le galetas. Leur espace domestique est d'une grande simplicité: une grande table et deux bancs confectionnés par Mathias, quelques instruments de cuisine, amenés de la Brunelie, et dans la chambre le lit nuptial complet apporté en dot par Jeanne, et deux coffres de sapin contenant leur linge personnel; l'armoire, commencée l'armée précédente, est dans un coin de l'atelier, attendant quelques loisirs pour être terminée. Sous la cuisine, une petite étable renfermant une chèvre et quatre brebis, constitue la seule concession à l’agriculture, avec un minuscule jardin, domaine exclusif de Jeanne. L'essentiel est dans le grand atelier, ancienne grange aménagée pour les besoins de la charpenterie: on y trouve à la fois les planches et les " bois carrés" en dépôt, et l’espace nécessaire au travail.

Quatre jours après leur mariage, Mathias, un peu triste tout de même, quitte la jeune épousée. Cela fait deux ans exactement qu'il a effectué sa première expédition parisienne, et, depuis, ses relations avec ce monde du négoce forestier sont devenues plus étroites. N'ayant pu organiser une nouvelle descente de bois vers Paris en 1667, en raison de son retour tardif en décembre 1666, qui avait été responsable de la faiblesse de son stock de poutres et de planches, Mathias avait pensé repartir en 1668, mais la mort de son père Michel, en septembre 1667, a complètement bouleversé ses plans, précipitant de ce fait un mariage auquel il n’avait pas réellement songé dans l'immédiat, mais qui correspondait aux dernières volontés paternelles. Négligeant alors un nouveau déplacement lointain, il va pendant la fin de l’année 1667 et l'année 1668 opérer dans des régions moins lointaines.

Parmi les familles qu'il fréquente alors celle des Provenchères lui est très proche. Deux des enfants de Paul, le laboureur aisé de Gourgoux, dans la paroisse d'Augerolles, vont devenir des partenaires actifs dans son commerce. Antoine lui a déjà acheté plusieurs pièces de bois pour l’exercice de son méfier de sabotier dans ce même village, mais c'est surtout Marin, son aîné de dix ans, avec qui les relations sont les plus étroites. Cet homme, habitant Gourgoux mais aussi Libertie, pose les bases d'une activité, que deux de ses fils transformeront en véritable empire du bois, qui les fera passer dans la noblesse par des titres divers. Voiturier sur la Dore, et déjà parisien d'adoption par les fréquents séjours qu'il y opère, ce marchand de bois a des relations étroites avec Gabriel Grille. C’est au Rongeron que Mathias fera sa connaissance, alors qu’il n'est encore qu'apprenti, ils échangeront par la suite de nombreuses informations, et se rencontreront à Paris, lors du séjour de Mathias chez Michel Borias.

Pendant l'automne 1667 et l'hiver 1668, Mathias va devenir, pour un temps, une sorte d'agent recruteur de Marin. Sillonnant la région et rencontrant de nombreux propriétaires de forêts, il a reçu comme consigne de repérer, et d'acheter au nom de Marin, le plus grand nombre possible de chênes bons pour la coupe. C’est une nouvelle activité pour lui, elle exige de multiples déplacements, des cheminements pénibles au coeur de forêts mal entretenues, un coup d'oeil infaillible au moment de la décision d'achat En cinq mois, après souvent d'âpres négociations, Mathias a ainsi acquit plus de quatre cents chênes dans les forêts de Planevèze, d'Aubusson, de Saint Gervais, tous marqués à la coupe pour Marin Provenchères, représentant une dépense de trois mille deux cent livres, et plusieurs années de travail de sciage et de transport jusqu'au port de la Barge. Rétribué au dixième, Mathias consacre les trois cent vingt livres ainsi gagnés, à l'achat de plusieurs dizaines "d'arbres chênes" bien situés par rapport à la Dore.

Mathias vient donc de franchir un cran supplémentaire dans son méfier. Jusqu'ici le bois qu'il avait travaillé était plutôt de médiocre qualité, constitué surtout de hêtres et de sapins. Que ce soit pour les sabots ou les charpentes locales, on ne lui avait jamais demandé de fournir, ou de travailler, ce bois noble et dur, qu'il avait appris à connaître chez les menuisiers parisiens, fournissant une clientèle exigeante, et qui lui avaient dit que la vente à Paris multipliait l'investissement de départ par dix. Un chêne moyen, acheté sur pied huit à dix livres, pouvait ainsi en rapporter une centaine vendu à Paris. Voici donc Mathias à la tête d'une richesse potentielle de plusieurs milliers de livres, somme énorme pour le milieu dans lequel il a vécu jusque là.

Lorsqu'il se sépare de Jeanne, le 26 novembre 1668, c'est avec l'intention d'organiser son second voyage vers Paris, mais cette fois-ci avec du bois noble. Jusque en mars c’est donc ce travail fastidieux et pénible de l'abattage, puis du transport des billes jusqu'au " scitol " d'Archimbaud, qu'il a loué trois jours par semaine pour accélérer, grâce à la force de l'eau, le sciage en planches de son bois. Fin mars c'est enfin le transport jusqu'au port de Lanaud, par des chemins boueux dans lesquels les roues des chars disparaissent souvent complètement, rendant l'approche d'une désespérante lenteur. En avril enfin, dans l'empressement d'un départ prochain, Mathias, aidé par son compagnon des chantiers de Bordeaux, Mathieu Grille, qu'il a intéressé au voyage, prépare le lourd radeau de bois précieux; trop lourd cependant pour un départ précoce, ce dernier ne pourra prendre sa place sur la Dore qu'au milieu du mois de mai.

Le second voyage parisien est une très grande réussite: il faut aux deux hommes un peu moins d'un mois pour parvenir à l'île Louviers, et là la cargaison sera dispersée en quelques jours entre menuisiers et ébénistes, à des prix confirmant l'estimation qu'en a faite Mathias. Cette fois-ci on ne s'attarde pas, le sac sur l'épaule les deux hommes reprennent le chemin de l’Auvergne, coupant à travers la chaleur des plaines de la Beauce, et rejoignant la Loire. et l’Allier à marches forcées car le temps presse. En celle époque de civilisation lente, Mathias et son ami sont encore une espèce rare, qui n'ont pas le loisir de s'attarder au milieu des cohortes de moissonneurs de juillet.

Quatre autres voyages du même type viendront conforter la fortune naissante du couple Mathias - Jeanne, en 1669, 1670; 1671 et 1672. Voici maintenant Mathias bien connu sur la place de Paris, parmi les négociants de l’île Louviers. Plus que par son nom il a su se faire admettre par son exactitude dans les livraisons, et il s'appuie sur tout un réseau de connaissances, réparties de la Dore à la Seine, dans les différents ports où l’on peut entreposer du bois. Il a appris à profiter de ces haltes transitoires, qui peuvent faire gagner de l'argent en stockant des marchandises au bon moment, dans l'attente d'une demande particulière. Ses amis auvergnats lui ont également enseigné l'escompte et le crédit à quelques mois par billets, qu’il pratique entre l'Auvergne et Paris, rendant les trajets du retour moins dangereux, pour celui qui ne transporte pas avec lui les bénéfices de son travail.

Alors, un couple heureux Jeanne et Mathias?

Depuis leur mariage cinq années se sont écoulées. On devrait plutôt dire enfuies, et à grande vitesse. A la lenteur des jours d'autrefois ont succédé des plages de temps, où tout semble se confondre : les départs et les retours, les mois et les années, les jours et les heures. Le rythme binaire du paysan d'Auvergne a été définitivement rompu par des préoccupations et des activités nouvelles : il n'y a plus ici, comme ailleurs le noir et le blanc, le travail et le repos. Tout dans leur vie et dans leur esprit est activité, que l'on veut productrice d'argent. Venus de milieux trop modestes pour avoir le loisir et le droit de jouir de leur travail, ils ne peuvent se laisser aller un seul instant. Leur vie est une observation inquiète de tous les paramètres qui conditionnent les métiers du bois: la recherche des coupes, la préparation des bois, leur transport terrestre, les empilements dans les divers ports, la fabrication des radeaux, les voyages vers Paris, les prix de vente, les acheteurs, les prêteurs, les revendeurs....

Jeanne, par goût personnel mais aussi par admiration et affection pour Mathias, a très vite choisi un autre statut que celui de gardienne du feu. Elle encourage son époux dans la recherche de marchés de plus en plus éloignés, l'accompagne parfois sur les chemins, dans la province dAuvergne, mais aussi dans celle proche du Bourbonnais, à la seule condition que les coupes éventuelles ne soient pas trop éloignées d'une rivière, qui est l'unique outil de transport En 1672 ils franchissent enfin le pas, auquel ils rêvent depuis quelques années: partir s'installer à Paris, pour y partager le meilleur et le pire. Cette décision, encore très rare pour un couple de l'époque, ne semble pas avoir été bien reçue par les membres de leurs deux familles: en ces temps, où l’homme assume seul les décisions extérieures, le rôle de l’épouse semble confiné dans un espace étroit de liberté factice, ne dépassant pas le cadre du village, et ceux qui pensent autrement sont très vite suspectés de ne pas respecter les règles non écrites de la coutume locale, peu différente sur le fond des autres coutumes locales de la France toute entière.

Le grand Mathias, plus marqué encore à l'âge adulte par son poil clair et ses yeux bleus, qui tendent à le marginaliser dans cette humanité brune aux yeux sombres, et la belle Jeanne, épanouie dans ses vingt deux ans sans grossesse épuisante pour le corps, libre et heureuse de vivre enfin une autre vie, quittent Vollore à la fin d'avril 1672, par la voie des eaux. Malgré les embûches connues, et des conditions de navigation particulièrement mauvaises, le voyage sera pour Mathias celui de l’ultime dénudation. Les yeux de Jeanne sont devenus les siens, tout a changé autour de lui et les sentiments de monotonie et de lenteur des expéditions précédentes, font place à l’angoisse de voir prendre fin cette découverte, infinie de tendresse, de l'homme et de la femme, seuls, infiniment seuls, avec pour unique témoin cette majesté de l’eau. Désormais ils ne font plus qu'un, après cinq années de cohabitation au milieu de mille fébrilités, ils viennent de se découvrir totalement, par ce lent écoulement du temps et de l’eau.

Le 3 juin 1672, ils débarquent à l'île Louviers. Ils ne sont plus pareils. Le bois lui-même a pris une autre teinte, et la négociation pour la vente revêt un moindre intérêt C'est dans un merveilleux printemps urbain, nouvelle solitude au milieu des foules, qu'explose cet unique et banal accident de la vie, qui se termine en fusion ultime de deux existences. Juin, Juillet, Août, Septembre: les mois s'égrainent et l’été se fait tard. Plus rien ne vit en dehors d'eux-mêmes. Quelques amis aux intérêts douteux finissent pourtant par se glisser jusqu'à eux, pour leur faire comprendre cet excès de liberté qui brise trop de promesses.

Le voyage de retour est comme une pénitence librement consentie. Les deux amants, époux pourtant, savent que la raison l’emporte, sans se le dire ils l’admettent, conservant en eux les brûlures d'un printemps et d'un été, qui ne reviendront jamais. Expérience inoubliable, qui ralentit leur pas par son souvenir, étreint leurs coeurs lorsque les horizons familiers renaissent autour d'eux, et que les comptes interrompus bruissent à leurs oreilles.

Le premier mars 1673, le curé Chastel de Vollore, baptise dans l’église Saint Maurice, Antoine Brunel, né le jour précédent à six heures du soir au village du Rongeron, fils de Mathias et de Jeanne Trioulier. Ce fruit de l'éblouissement d'un printemps, né simplement et sans drame, après cinq années de stérilité complète, est reçu dans l’église par un parrain appelé Antoine Brunel, fils de Michel et frère de Mathias, et par une marraine nommée Catherine Trioulier, femme à Jacques Goutte du bourg d'Aubusson, soeur de Jeanne. Sont également présents Antoine et Jean Brunel, oncle et cousin de la Brunelie.

Si le terme " reprise en main " a un sens, c'est à travers ces noms et ces choix qu'il s'exprime. C'est la victoire du temps réel sur les doutes et l'irrationnel

 

 

AUVERGNATS, MALGRE TOUT

Tout est oublié très vite. La petite maison et l'atelier du Rongeron étant passés en d'autres mains pendant leur long séjour parisien, le couple s’installe dès son retour chez le vieux maître Gabriel Grille, qui ne leur ménage pas son amitié. C'est d'ailleurs à son domicile que leur premier enfant va voir le jour. Mathias a repris sans enthousiasme une partie de son métier, mais il y mêle maintenant quelques velléités de retour vers la terre. Le décès de Catherine Bost, la mère de Jeanne, peu de temps après la naissance d'Antoine en février 1673, libère l'usufruit sur les trois hectares de Lapchier, prévu par le contrat de mariage de Mathias et de Jeanne, ce qui encourage ces derniers à donner à leur vie une autre direction. Ce bien, constitué de neuf parcelles situées dans le ténement de Lapchier, représente toutes sortes de produits, mais les terres à seigle représentent environ la moitié.

Au début de l’année 1674 ils quittent définitivement le Rongeron pour venir s'installer à Lapchier, dans la grande maison des Trioulier. Faisant preuve de beaucoup de patience et d'intuition Mathias a commencé à investir dans la terre, et particulièrement dans des parcelles situées à Aubusson et dans la paroisse d'Augerolles, dans les hameaux de la Roche et Gourgoux, situés non loin de Lapchier. A ce moment là Jeanne est de nouveau enceinte, et le 18 juillet 1674 Benoid (sic) Brunel est baptisé dans l'église d'Augerolles. Il est né la veille à Lapchier, et son parrain est Benoid Trioulier, onde de Jeanne, et sa marraine Marie Brunel indiquée parente sur l’acte sans autre précision. Ses parents sont désormais des habitants de Lapchier à part entière, même si Mathias continue à fréquenter les milieux du bois de la paroisse de Vollore. Il passe beaucoup de temps dans ses champs, retrouve les gestes perdus depuis de nombreuses années. Afin de diversifier ses cultures il achète au hameau de la Roche à un certain Antoine Durbias de Libertie, par un contrat de rente de trente-cinq sols par an une vigne d'une oeuvre, valant une émine en superficie. Ce qui est intéressant sur cet acte c'est qu'il est qualifié de Sieur, et qu'il a pris rang parmi les laboureurs de la paroisse. L'acte est d'ailleurs signé dans la maison de Messire Guillaume Masdorier, marchand au bourg d'Aubusson.

Un certain vide documentaire existe pour les cinq dernières années de la décennie soixante-dix, mais on sait que depuis 1678 Mathias a repris une grande partie de ses activités dans le bois. Il travaille désormais surtout pour Marin Provenchères, qui habite à Gourgoux, tout près de Lapchier, et qui est devenu le marchand de bois le plus riche de toute la région. C'est pour lui qu'il effectue au printemps de 1678 un nouveau voyage vers Paris pour y mener des troncs de bois et un chargement de planches. Cela fait six ans qu’il n'y est pas revenu, mais 1es émotions qu'il retrouve sont intactes, comme les souvenirs brûlants du lent voyage de 1672. Le négoce du bois a changé, il est devenu plus professionnel et des fortunes immenses se sont déjà édifiées. Les contacts qu'il avait noués entre 1666 et 1672 ont été abandonnés pendant trop longtemps pour qu'il puisse à son tour penser devenir un grand de ce négoce. il lui faut donc se contenter de ce statut de voiturier, et, lorsque les circonstances le permettront, de revenir au travail du bois et à la charpenterie.

La famille de quatre personnes exige désormais une maison plus grande et surtout plus d’autonomie. Les tiraillements sont de plus en plus fréquents avec la famille Trioulier, constituée uniquement ici d'agriculteurs, et qui reproche souvent à Mathias de ne pas assez passer de temps à la mise en valeur de ses terres. Le 5 mars 1680, devant le notaire Vergheade de Vollore, Mathias, qualifié de voiturier par eau, fait une double transaction. Il vend tout d'abord à Magdelon Parot, une vigne située à Aubusson, pour soixante-quinze livres. Cette somme lui permet de solder le principal de la rente de 1675, et d'acheter à Annet Trioulier, oncle de Jeanne, la moitié d'une maison "scittuée au village de Lapchier, composée de deux estages, couverte a thuiles creuses, confinée par les aisances de Lapchier, la maison et estable de Benoid Flodis". L'autre moitié est occupée par la famille de Jacques Goutte, époux de défunte Catherine Trioulier, soeur de Jeanne.

Un an plus tard, le 16 février 1681, un troisième enfant, Gabriel, vient agrandir la famille. Le destin de cet enfant sera d'ailleurs tragique, puisqu'il sera emporté par la maladie lois des terribles famines et épidémies de l'année 1694. Profitant du départ de son beau-frère pour Aubusson, où il devient maître-jardinier du seigneur du village, Mathias peut acheter l’autre moitié de la maison de Lapchier le premier août 1684. Voici donc les cinq Brunel rassemblés dans une même demeure, possédant une superficie cultivable de presque six hectares, ce qui les rend entièrement autonomes. Ils sont cependant obligés de donner une partie de leurs biens à cultiver car Mathias a encore effectué deux livraisons de bois à Paris, en 1680 et 1681, ce qui lui a pris environ quatre mois chaque année, en comptant le temps nécessaire au collectage et à la préparation du bois. Mais le bénéfice n'est pas négligeable, huit cents livres au total pour les deux voyages. Une partie de cet argent est certes utilisé à payer deux journaliers pour préparer la terre, semer et récolter, mais tous comptes faits la famille se retrouve un peu plus riche en 1681.

Entre 1685 et 1690 c'est l’époque de Mathias Bost, issu d'une vieille famille d'Aubusson, mais installé au Gat à Augerolles. Les deux Mathias mettent en place ensemble leur propre filière pour exporter vers Paris des bois, et se passer ainsi du monopole des grands marchands. En 1685 ils louent les services de trois scieurs du Brugeron, qui vont travailler au " scitol " d'Archimbaud. Les planches ainsi produites sont ensuite transportées par char au port de Lanneau et à celui de la Barge sur la Dore, puis flottées en direction de différents ports des bords de l'Allier et de la Loire où elles sont empilées dans l'attente de transferts avantageux vers Paris. Les deux hommes veulent en fait reprendre les techniques commerciales pratiquées par les grands négociants, mais ils arrivent un peu tard, beaucoup de places sont prises et la fin du siècle présente une conjoncture moins favorable. Ce qu'ils retireront comme bénéfice de leurs multiples activités ne leur permettra jamais d'atteindre le statut recherché de grand négociant, même si l'un et l'autre tranchent sur la pauvreté ambiante qui les entoure.

Mathias tente encore beaucoup de choses pour sortir de cette condition finalement assez médiocre qui est celle de sa famille. Le 20 juillet 1687 il est qualifié de marchand dans un acte de subrogation d'un fiers de la dîme du Gat, que lui rétrocède Annet de la Roche Carias, marchand de Couzon et fermier des dîmes. Voulait-il essayer par ce biais d'entrer dans le petit nombre des notables villageois de cette région du Forez ? C'est probable, mais on ne trouve aucune trace de lui comme syndic, consul ou représentant à un autre titre de sa Communauté.

Le 29 juin 1689 Jeanne et lui ont un quatrième enfant, prénommé Mathias comme son père, mais dont on ne connaît pas le destin. Ce sont deux cousins assez éloignés qui sont parrain et marraine: Mathias Dubesset et Marguerite Goutte. Est-ce le signe d'un affaiblissement du lien familial? il est en effet fort peu probable, compte tenu de l'ampleur de ces familles, que d'autres parents proches n'aient pu être trouvés. Seule la volonté a peut-être manqué. Depuis la naissance de Gabriel en 1681, soit huit années, la malchance a poursuivi le couple en ce qui concerne les naissances: trois enfants sont en effet morts à la naissance ou dans les jours qui ont suivi, en 1683,1685 et 1688. En comptant Gabriel, décédé à l'âge de treize ans, et en constatant l'absence totale d'éléments pour savoir ce que sont devenus Antoine et Mathias, c'est un seul enfant, Benoît, qui va assurer la continuité de la famille. Triste bilan pour un couple qui vivra plus de quarante ans en état de mariage, qui avait ajouté des sentiments à la cohabitation familiale mais qui est symbolique des malheurs de cette fin du dix-septième siècle.

Après 1690 le voiturier par eau a pris le dessus mais les voyages vers Paris sont devenus trop durs pour Mathias, aussi se charge-t-il de constituer des trains de bois et de les faire convoyer à façon par des connaissances. D'autres se sont envolés loin, très loin, lui se contente désormais d'arpenter l'Auvergne et le Bourbonnais, et d'alimenter ses divers dépôts, répartis un peu partout le long de la Dore et de l'Allier. Il a de ce fait pris ses distances avec le petit nombre de familles qui forment le noyau dur des négociants du bois: les Provenchères, les Levigne, les Decouzon, les Borias, les Chomette, les Morange. Sa famille s'éloigne de Lapchier et son chef-lieu Augerolles, mais aussi des bourgs voisins d'Aubusson et de Vollore.

En 1694, au moment des cinquante ans de Mathias, ils quittent d'ailleurs la maison occupée à Lapchier et vont s'installer à Saint Ignat. il n'est pas possible d'imaginer pays plus différent que celui-là lorsque l’on vient des horizons multiples de la montagne du Forez. Déjà au-delà de Courpière, en suivant la vallée de la Dore, les basses pentes du pays coupé s'éloignent en direction de Thiers ou du Livradois. Un golfe immense de platitude s'ouvre sous les pas une fois passé Peschadoires, c'est le bas pays de Limagne, à la terre lourde et noire. Après Dorat ou Noalhat on quitte les méandres de la Dore pour gagner ceux de l'Allier, vers l'ouest. Ici, dans cet interfluve, le sol est plus sableux, couvert de maigres forêts: c'est le pays des varennes jusqu'au village de Crevant. Une fois franchie l'Allier, la grande Limagne est là, superbe étendue de terre fertile, noyautée de gros et riches villages, saupoudrée ça et là de petits pointements volcaniques résiduels. Les Brunel s'installent près de Maringues, dans le village de Saint Ignat, à deux pas du ruisseau de la Morge. C'est pour Mathias un magnifique site d'observation de tout ce qui circule sur la vallée de l'Allier, à deux pas seulement de la confluence avec la Dore. Cette migration vers les plaines, à proximité de l’eau de l'Allier, correspond bien à cette activité essentielle du transport du bois. Tous les biens de Lapchier ont été donnés en métayage, et le couple va alors vivre de l'unique activité du bois et des transports vers le Nord. Ce sont cinq années d'activités fébriles, pas toujours récompensées par de brillantes opérations, mais qui suffisent, amplement à l'entretien, et même plus, de la famille, à une époque où les difficultés sont grandes pour tout le monde en raison des crises.

Pendant l'été de 1699 Mathias, qui veut peut-être donner un coup de pouce au sort, se rend à Paris pour la dernière fois. Trente ans se sont presque écoulés depuis le voyage avec Jeanne, et trente-six exactement depuis la première descente des rivières sur des troncs de bois, à l'époque de la jeunesse. Mathias ne reconnaît pas grand monde dans ce milieu, il est déjà un homme âgé, autour de lui les autres négociants ont quinze ou vingt ans de moins que lui, et le contact est plus difficile à établir. Le retour à Saint Ignat en automne est encore plus nostalgique que celui de 1672. Mathias comprend à travers ce voyage qu'une vie prend fin, les étapes elles-mêmes n'ont plus les senteurs d'autrefois, et les longues marches rapides le long des berges de ces rivières tant de fois parcourues ne sont plus guidées par les pensées enthousiasmantes, qui étaient celles d'autrefois: l'organisation du temps dès l'arrivée au village, les calculs cent fois refaits pour se persuader que l'investissement a été bon, la douceur de Jeanne qui attend et que très souvent dans la solitude du voyage il a imaginée. Le temps a fait son oeuvre, le corps et l'esprit ne sont plus vifs, et la fatigue n'est plus corrigée par les nuits des courtes haltes, qu'une tristesse, dont il ne peut plus se défaire, rend plus forte encore.

Est-ce cette nostalgie qui entraîne la décision du mariage de Benoît? Celui-ci est décidé très vite, puisque rentré à Saint Ignat le 17 novembre, Mathias en repart trois jours plus tard pour Lapchier et la Brunelie. C'est lui qui négocie le mariage de son unique descendant avec la famille Chambon, originaire d'Aubusson mais installée pour cette branche depuis quelques générations à proximité de la grande maison Brunel. Le mariage a lieu, fait hautement symbolique, de 25 janvier 1700, quelques jours à peine après l'entrée dans le dix-huitième siècle.

 

LE " GRAND HYVER "

A partir de cette date les allusions à Mathias sont beaucoup moins fréquentes. Ils demeurent encore avec Jeanne quelques années à Saint Ignat, preuve, s’il en est, que l'activité du bois tient sans doute encore une place dans leur vie. Mais ce ne sont plus les grands chantiers et leurs multiples opérations: parmi toutes celles de la chaîne du bois Mathias a abandonné la recherche et 1'achat de sites à exploiter, ainsi que le bûcheronnage. Il se contente désormais de visiter les scitols, d'acheter le bois en planches et de le faire transporter par chars jusqu'au port le plus proche. Là il loue les services d'équipes, qui vont confectionner les radeaux, et vers la fin du printemps entreprendre le voyage de Paris.

Lorsque les voituriers sont de retour, il manque bien sûr une bonne part des bénéfices anciens, mais la peine a été moins grande, même si les temps sont devenus plus durs pour sa famille. Au printemps de 1703 Mathias organise son dernier train de bois. Ce sont les circonstances qui expliquent cette ultime tentative. Cette année là l'empilement des planches et la constitution des radeaux ont pris un certain retard, et Mathias a eu de la peine à trouver un équipage compétent pour effectuer le voyage vers Paris. Ce n'est qu'au début de l'été que les six embarcations, formées de troncs flottants sur lesquels ont été entassées plusieurs centaines de grosses planches de neuf et douze pieds de longueur et deux pouces d1épaisseur, pièces qui sont les plus demandées sur la place de Paris, prennent le départ. Avec un peu de chance et d'astuce, et si le marché est favorable, on peut espérer pour chaque planche un prix de vente de trois à quatre livres. Mathias a investi là une grande partie de ses liquidités, en escomptant un doublement en bénéfice.

Or l'équipe des voituriers ne revint jamais à Saint Ignat. Formée de quatre personnes, dont Mathias ne savait pas grand chose, à l'exception d'un certain Martin Coupat de la paroisse de Saint Gervais, qui était un vague cousin par alliance de Jeanne, elle parvint à Paris avec sa précieuse cargaison de bois. Nul ne sut si les transactions avaient été difficiles, ni comment elles s'étaient terminées. Contrairement aux habitudes il n'y eut aucun billet l’ordre de Mathias, il semble que les planches et les troncs des radeaux furent vendus contre espèces, et par petites quantités. C'est un certain Antoine Levigne, de Vollore, lui même voiturier résidant alors à Paris, qui plus tard raconta tout cela à Mathias. Ces hommes furent-ils attaqués par des bandits sur le chemin du retour ? Furent-ils, comme c’est plus probable, tentés de disparaître avec la jolie somme qu'ils transportaient avec eux ? Nul ne le sut jamais. Le coup fut très rude pour Mathias, ce fut pour lui une perte de presque deux mille livres, chiffre énorme pour l'époque et pour le milieu qui était le sien. Il ne s'en remettra jamais.

En janvier 1704 Mathias et Jeanne quittent définitivement Saint Ignat pour la paroisse d'Augerolles, et la maison de Lapchier. C'est là, le dix-neuf avril que Mathias est pour la dernière fois parrain d'un de ses petit-fils prénommé Mathias également. On ne sait pas grand chose sur eux pendant les années qui suivent. La vieillesse est là et les horizons du bois loin derrière eux. Ils ont repris les quelques hectares qu'ils possèdent, sous un régime de séparation de biens, à Lapchier surtout mais aussi à la Roche et Gourgoux. D'autres biens, de faible valeur à l'unité, situés ailleurs dans les paroisses de Vollore et d'Aubusson, sont vendus en 1705, 1707 et 1708, car les temps sont durs désormais.

Mais c'est l'année 1709 qui va mettre un terme à cette longue vie commune. La région du Forez est touchée, comme une grande partie de la France, par une exceptionnelle période de froid. Accentué par l’altitude de la région ce dernier survient dans la nuit du 5 au 6 janvier. Jusqu'au 24 il est épouvantable. Rien ne peut plus garantir contre les morsures du gel, qui fait son intrusion dans toutes les maisons, et bien entendu dans celle de Lapchier, mal protégée avec ses murs de pisé et son toit de tuiles bâties à "la bergère" sans aucun renfort Mathias et Jeanne se tiennent pendant tout ce temps dans la cuisine. Ils y ont fait venir également un oncle et une tante de Jeanne, bien moins logés qu'eux. Après le 24 une semaine de dégel permet de se rendre compte des dommages commis: toute la récolte de seigle, semée à l'automne, est brûlée par le froid, on pense alors en hâte mettre en terre de l'orge sur les meilleures parcelles, et Mathias se rend le 28 à Courpière pour tenter d'en acheter, mais le produit est introuvable, et il se murmure partout que son prix a été multiplié par trois en trois semaines, passant de douze à trente huit livres le septier, mesure de Courpière.

Mathias est à peine revenu à Lapchier, que le 31 une seconde vague de froid et de gelée s'abat sur le pays. Pire encore que la première elle fige tout, sur ce versant forézien, pendant la totalité du mois de février. Il n'y a plus d'écoulement d'eau nulle part, et la couche de glace atteint plusieurs dizaines de centimètres sur la Dore et l'Allier. A Augerolles même, mais aussi à Vollore, Olmet, Courpière, de nombreuses personnes meurent de froid par manque de moyens de chauffage. Vivant en des lieux un peu plus cléments le duc de Saint-Simon donne, dans ses Mémoires, une description effrayante de ce "grand hyver": "Cette seconde gelée perdit tout. Les arbres fruitiers périrent; il ne resta p1us ni noyers, ni pommiers, ni vignes, à si peu près que ce n'est pas la peine d'en parler. Les autres arbres moururent en très grand nombre, les jardins périrent, et tous les grains dans la terre."

Au début du mois de mars il faut se rendre à l'évidence : toutes les récoltes de l'année sont perdues, les vignes et les arbres fruitiers ont en grande partie gelé et seront à replanter, et compte tenu des conditions montagneuses de la région aucune autre céréale ne pourra être semée. Il faut alors faire vite pour assurer la survie, car désormais c'est en ces termes qu'il faut envisager la situation. Le 30 mars, devant le notaire Coste de Vollore, Jeanne Trioulier, "femme séparée quand aux biens" de Mathias Brunel, vend à un marchand de Brioude, mais originaire d'Augerolles, Antoine Matussières, un pré à faire deux chars de foin, qu'elle prend sur ses héritages, pour cent vingt livres. C'est la première démarche pour permettre l'achat de l'indispensable grain nécessaire non seulement au couple, mais aussi à la nombreuse parentèle dans le besoin, qu'il faut bien aider, car Mathias et Jeanne bénéficient encore d’un statut, qui les place un peu au-dessus des plus pauvres, mais qui n'est cependant plus que virtuel.

C'est en effet presque la pauvreté qui s'est installée chez eux. La ration alimentaire quotidienne est devenue très maigre et de mauvaise qualité. Le grain, qui est l’essentiel de la nourriture sous forme de pain, est acheté grâce aux ventes de biens: celle du 30 mars n'a pas suffit, il faut encore vendre une parcelle de terre labourable le 2 juin, puis une autre le 17 août. Au moyen de cette dernière Mathias peut acheter à un marchand d'Aubusson trois septiers de seigle, qui, espère-t-il, leur permettront de tenir plusieurs mois, et d'assurer une soudure provisoire avec d'autres achats puisque rien n'est venu de la terre. Mais ce grain est de mauvaise qualité, mal stocké en des lieux trop humides, il est, comme on dit à l'époque, ergoté. En raison de son prix d'achat il n'est pas question de le tamiser, ce qui en aurait fait perdre une grande partie. On va donc le consommer sous cette forme nocive pendant toute la fin de l'été et au début de l'automne, provoquant une intoxication lente et permanente, qui sera fatale à Mathias.

Cette maladie, fruit de la misère, appelée au Moyen Age le "Feu de Saint Antoine", avait fait de brèves mais brutales apparitions pendant le dix-septième siècle. Elle resurgit alors en Forez à l’occasion de cette grande crise de l'hiver 1709. C'est à la fin du mois d'octobre que Mathias, jusque là solide et peu affecté par des problèmes de santé, va connaître les premiers symptômes du mal. Ce sont tout d'abord des paralysies provisoires des membres, puis des douleurs, surtout dans les jambes. Le 10 novembre l'homme ne peut plus se relever, ses jambes bleuies sont devenues inertes, comme rongées par un feu intérieur qui provoque de violentes souffrances, qu'il décrit dans ses rares moments de lucidité. Puis peu à peu son esprit perd la conscience du temps et du lieu. Il meurt, comme une majorité de montagnards du Forez cette année là, dans ce terrible mois de novembre où culmine la crise de mortalité. C'est le 21 novembre 1709. Le curé Rivaud enterre ce jour là quatre autres personnes, dont deux enfants, toutes décédées du même mal.


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